« Apprendre au XXIè siècle », de François Taddéi 1 commentaire


En bandeau : « Révolutionner nos apprentissages pour faire face aux défis de demain »

taddéi

Un livre paru le 19/09 que j’ai dévoré évidemment. Mais ce n’est pas très étonnant vu que le travail de François Taddéi me passionne depuis… 2010 !

Depuis la découverte fortuite cette année-là, pendant ma reprise d’étude à distance en Sciences de l’Education à Paris 8 (IED), de son interview dans les Cahiers pédagogiques sur « la nouvelle maïeutique pour apprendre à apprendre ». Comme la découverte de Ken Robinson avait commencé à le faire en partie 2 ans auparavant, cet entretien a fini de révolutionner ma vision du besoin vital et urgent d’un changement de paradigme éducatif.

Et le lien n’est pas si anodin entre les 2 hommes puisque c’est grâce à ma rencontre avec François Taddéi en 2015 pendant la création de l’Ecole Dynamique au CRI que j’ai pu rencontrer Ken Robinson la même année lors de sa venue à Paris !

Ken Robinson

Avec Ramin & Benjamin, mes collègues de l’Ecole Dynamique, pas peu fière de poser à côté de « Sire » Ken Robinson – juin 2015

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Fin 2016, après quelques mois à prendre du recul sur mon expérience de l’Ecole Dynamique, essayant d’y voir clair dans les raisons de mon départ, entre le personnel et le professionnel, j’ai repris mon vieux projet d’école, celui que j’avais écrit fin 2014.

Je me suis étonnée de le trouver aussi passionnant (autant trouver qu’on fait du bon boulot, non ? ;)) et j’y ai rajouté ce que j’avais appris de mon expérience précédente, ce que je voulais garder et ce dont je ne voulais plus. J’ai écrit, beaucoup. Cogité encore +. Fouillé sur le net à la découverte de ce qui existait déjà, ailleurs. J’ai pu valider que ce qui était sorti de ma petite tête existait déjà, ailleurs. Pas tout en même temps, mais séparément, et avec succès. J’y ai rajouté cette notion de « tiers-lieu », d’espace ouvert sur la communauté, avec une porosité primordiale avec l’école, où lier étroitement éducation des enfants et éducation de tous les acteurs du territoire (retraités, familles, entrepreneurs, étudiants, artisans…).

Et un jour je tombe sur le rapport de François Taddéi « Vers une société apprenante », qu’il a rédigé pour la précédente ministre de l’EN. Et je réalise que tout ce qu’il écrit, tout ce qu’il présente comme étant le chemin vers lequel nous devons aller, est dans mon projet. Halleluiah ! Je ne suis pas si folle ?! Je ne suis pas si idéalistement naïve !? Plus prosaïquement : je ne dis pas trop de conneries, finalement ?!

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Cliquer pour découvrir le rapport

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Cette année est sorti le « comment y aller », à découvrir par ici :

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Faire de l’école une structure ouverte sur la vie économique, sociale, citoyenne et familiale, mêler les générations, les professions, les statuts, réfléchir ensemble, réinvestir la notion de mentorat : voilà le coeur de notre projet, qu’on pourrait finalement résumer à cette idée africaine « Il faut un village pour élever un enfant ».

Et tout ça pour ? Pour développer l’enseignement socratique du « Connais-toi toi-même », la maïeutique et l’auto-maïeutique (découverte pendant mes études de SdE à Parie8, ou l’art de s’accoucher soi-même), et pour apprendre à vivre et réfléchir ensemble, à travers l’intelligence collective et dans l’éthique.

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Alors, comment est structuré le livre ?

– Une intro percutante, qui met direct dans le vif du sujet. Je ne vous la spoile pas, ce serait dommage… Une introduction qui m’a donné envie d’agir, même si je le fais déjà : de le faire encore + vite, encore + fort, avec encore + de communication

– Une partie #1 sur le constat actuel = pourquoi faut-il apprendre différemment ? 

– Une partie #2 sur ce que ses parcours pro et perso lui ont appris

– Une partie #3 sur le pourquoi et comment enseigner différemment

– Une partie #4 sur le besoin de désapprendre avant d’apprendre

– Une partie #5 sur la nécessité d’apprendre à (se) poser de bonnes questions

– Une partie #6 consacrée au concept de planète apprenante

Elephant CRI

L’éléphant du CRI, personnalisation de la fable des aveugles & de l’éléphant dont François Taddéi parle beaucoup 

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Et tout le livre est émaillé de ses expériences & de ses rencontres (nombreuses), ce qui le rend passionnant ET agréable à lire. Il est dense mais il est aéré, structuré par des sous-parties assez courtes (je fuis les livres-pavé où l’auteur semble n’avoir pas pris en compte le lecteur et sa capacité d’attention :/)

Ce livre est un voyage, en fait… qui nous fait passer par l’enfance de son auteur, sa tête, ses rencontres, la création du CRI (très inspirant pour notre propre création), l’histoire de l’homme et des grandes découvertes (et les tensions inévitables qu’elles entraînent), en passant par les bactéries et les virus, …

Ce livre est une ode à la création de lieux différents, divergents & à l’expansion de pensées différentes, divergentes. Ces pensées moquées, rejetées, sorties de la tête de crapauds fous/de vilains petits canards, mais qui finissent par trouver leur place et s’imposer, petit à petit, parce qu’elles sonnaient juste depuis le départ. Ces pensées qui étaient juste trop en avance, au départ, mais la vie n’est-elle faite d’avancées & d’évolutions à base de pensées et d’actions au départ marginales, divergentes ?

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Ce qui est aussi très intéressant c’est que, comme il est biologiste à la base, il revient constamment sur le parallèle avec la biologie, les cellules et la vie, ce qui permet de prendre du recul et de réaliser à quel point certaines de ces « nouvelles compétences » que les grands spécialistes mettent en avant pour l’apprentissage au XXIè sont en fait des règles fondamentales du vivant. Par exemple :

  • « apprendre est le propre du vivant » : les bactéries apprennent, se modifient, évoluent, apprennent encore.
  • « les transitions sont toujours conflictuelles » : à partir de la soupe prébiotique à l’origine du vivant, il nous explique combien le conflit peut être violent au sein même de la cellule pour sa réplication. Un peu plus loin dans le livre, il en reparle, de cette transition violente, au niveau de l’histoire humaine

Changement de paradigme et tension

 

  • « coopérer et transmettre » s’observent également au niveau des bactéries, et régulent l’évolution. « Dès l’origine de la vie, la capacité à coopérer aura donc été à la base de l’évolution, et la meilleure façon de gagner un avantage évolutif dans bien des cas. La force brute, isolée, ne suffit pas. » Il détaille d’ailleurs (je n’y avais jamais pensé) que la coopération est définit comme un acte qui présente « un coût pour soi et un bénéfice pour autrui » (au niveau des cellules comme pour l’homme, les animaux sociaux et même la flore = la coopération est de l’ordre du vivant !). L’homo a pris le pas par-dessus toutes les autres espèces parce qu’il est celui qui coopère à la plus grande échelle, pour accomplir des tâches toujours plus complexes…

 

Croyance Harari

=> on se demande donc comment l’école a pu juste « zapper » cette fonction de coopération, dans la fonction de transmission… c’est pourtant ainsi que fonctionnent les autres espèces, et nos cellules !

  • Parce que nous avons atteint de nouvelles frontières de connaissance (internet, développement de l’IA…) et que tout va beaucoup, beaucoup + vite. Il explique combien ce qui nous paraît aujourd’hui encore de la science fiction, est pourtant à portée de main… que cette nouvelle « évolution »/transition/mutation que nous vivons a un caractère « total » (à l’opposition de la révolution industrielle par ex). Enfin, que cette transformation se fait, pour la première fois, à l’échelle exponentielle, et que nous avons encore bp de mal à l’admettre. Face à cela, nous devons plus que jamais remettre sur le devant de la scène l’éthique, pour cadrer (et éventuellement museler) les machines, qui évoluent + vite que nous ne le souhaiterions. Qu’il nous faut agir maintenant, sans attendre !

« A quel point en est-on de l’accélération des transformations ? Il fallut 8000 ans pour passer de la révolution agricole à la révolution industrielle, 120 ans pour qu’elle donne naissance à l’ampoule électrique, 90 ans de plus pour qu’on envoie un homme sur la lune, 22 ans plus tard naissait le Web et, 9 ans après, le génome humain est décodé »

 

Education VS AI & exponentialité

=> il est urgent, pour toutes ces raisons, de nous « relire et relier » & de développer ce qu’il appelle une « planète des idées », où nous définirions un nouveau récit commun sur lequel coopérer, « sur des bases et au nom d’objectifs qui n’ont de sens que si nous sommes nombreux à y croire » (selon la théorie de Harari dans « Sapiens »).

« En somme, Dieu ou pas Dieu, nous avons besoin de religion, au sens étymologique, c’est-à-dire de connaissances qui nous permettent de relire notre histoire à la fois individuelle et collective et qui nous relient les uns aux autres. L’on retrouve ici une idée maîtresse développée dans Sapiens par Yuval Noah Harari : notre espèce, plus que les autres, sait coopérer, mais elle sait surtout, grâce à son langage extrêmement évolué, coopérer sur des bases et au nom d’objectifs qui n’ont de sens que si nous sommes assez nombreux à y croire : l’entreprise, les institutions, la république, la religion, l’argent, les diplômes, etc. 

Tout cela ne tient et ne fonctionne qu’autour de récits communs auxquels nous sommes assez nombreux à croire. D’où, sans doute, l’attachement de certains à l’histoire vue comme « roman national ».

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– Concernant la partie #2 sur son parcours personnel et professionnel, et comment il en est arrivé là (en terme d’activité & de pensée), c’est passionnant parce que c’est incarné. Je sature de livres uniquement théoriques ! Et ce que j’essaie de faire passer dans mes propres livres et dans mes interventions pour parler parentalité ou créativité, repose sur cette idée qu’il est nécessaire de savoir « d’où je vous parle » : les théories, conseils (si tant est qu’on puisse réellement conseiller qq’un) reposent sur notre histoire, sur nos expériences, sur nos rencontres. Elles façonnent notre construction, nos pensées, nos combats. Peut-être est-ce aussi ma sensibilité d’ « historienne » qui me pousse à toujours chercher d’où viennent les gens, ou plus précisément d’où leurs viennent leurs idées, leurs positions !

Il nous faut découvrir ce qui nous motive, pour être conscient de ce qui nous pousse à avancer, parfois contre vents et marées : « pourquoi je fais ça ? », « pourquoi ça me touche autant ? », « pourquoi ça me pousse à me relever, à chaque chute ? », « Pourquoi j’en fait un combat ? », « Pourquoi suis-je prêt(e) à attaquer ces murailles ? »

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Et puis lire un livre mêlant théorie et expérience personnelle, c’est tellement plus agréable… Et au fond, c’est le même principe dans l’Ecole que nous créons : nous ne saurons bien avancer ensemble que si nous nous connaissons. Nos paroles, nos gestes, nos propositions n’aurons de réel impact que s’ils sont incarnés, authentiques, donc si nous y mettons réellement une part de nous-même…. Qu’y a-t-il donc de si néfaste (on veut nous le faire croire) à se présenter dans notre entièreté, particulièrement face à des enfants ? (référence à mon expérience d’AVS en lycée où, souhaitant témoigner sur une problématique difficile vécue pendant mes années de lycée, on m’avait répondu « Surtout pas ! Tu ne dois absolument exposer pas ta part privée : laisse faire les professionnels ! »)

Et puis partager son expérience (qui n’est pas « raconter sa vie ») c’est aussi – et surtout ! – montrer que ces gens qui ont agi, ces gens qui ont créé des structures, des entreprises… sont comme tout le monde : ils ont eu une enfance (qui n’est pas forcément si idéale ni si confortable qu’on l’imagine à la base), ils ont rencontré d’autres gens, ils ont eu des opportunités et s’en sont SAISI. La capacité à devenir acteur, à être résilient, à saisir les opportunités, à provoquer le destin et/ou saisir sa chance : voilà ce que ça nous apprend – et nous pousse à croire qu’on peut agir nous aussi !

Et qu’a-t-il donc appris, François Taddéi, qui le pousse aujourd’hui à agir ?

Et bien exactement ce qui nous pousse à agir aujourd’hui nous aussi pour créer cette école :

  • L’école (pré et post bac) fonctionne + aujourd’hui sur le respect et la compréhension de ses « codes » que sur les réelles compétences : « je parvenais à passer sous les fourches caudines d’un système qui récompense bien + la capacité de soumission que le potentiel d’invention ou d’échanges »
  • « Il n’y a rien de + sérieux que de jouer »
  • « L’hypercompétition ne produit pas forcément le meilleur » (perso j’aurais enlevé le « forcément » !) Si la compétition n’est pas mauvaise en soi, c’est son utilisation excessive voire automatique qui pose problème.
  • « A l’intelligence collective, la planète reconnaissante » = « la plupart des grandes réalisations sont en fait des oeuvres collectives de femmes et d’hommes et (…) les vrais enjeux de notre temps sont à penser à l’échelle planétaire »

=> une des forces du projet de « l’Ecole » repose, à mon sens, sur le fait qu’elle ne repose pas justement sur les seules épaules de l’équipe éducative… l’association avec les parents, les chercheurs, étudiants, retraités, enseignants alentours, avec les experts de tout poil et désireux de transmettre, d’agir, d’apporter leur petite pierre à cette création collective = voilà ce qui va faire vivre, enrichir l’Ecole et l’aider à maintenir un cap dans l’éthique, le bon sens, la bonne intelligence…!

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Je vous laisse découvrir la suite seuls… et termine sur cette pensée très encourageante que me laisse le livre : nous sommes « les vilains petits canards », les crapauds fous, traités d’idéalistes naïfs, d’utopistes, moqués (gentiment ou non), sommés (gentiment ou non) de « redescendre sur Terre », de revoir nos attentes et nos exigences à la baisse… Mais quelque chose en nous lutte, refuse d’écouter, de renoncer. On relève la tête, on avance en se bouchant les oreilles. Et puis un jour, ça porte ses fruits. Un jour on tombe sur un autre crapaud fou, puis un autre, puis un autre.

Et un jour on se retrouve suffisamment nombreux pour faire basculer ce qui semblait être un « épiphénomène » en changement de paradigme !

Changement paradigme VS anomalie

« J’aime à pense que nous vivons une période comparable à celle qui a permis aux Lumières d’émerger au XVIIIè siècle et d’inventer, en quelques décennies, la presse, l’édition, les sciences, les journaux scientifiques et la démocratie… A l’origine, le mouvement était ultraminoritaire. Puis les penseurs de la rupture ont commencé à se parler, composant des réseaux informels (…). 

A l’époque, il a fallu plusieurs générations pour que les choses bougent. Parce que, par nature, les transformations culturelles prennent du temps. (…)

Aujourd’hui, les technologies se diffusent beaucoup plus vite. Et la révolution ne procède pas d’une invention unique – l’imprimerie – mais d’une galaxie de technologies interconnectées (génétiques, biologiques, cognitives, nano…) auxquelles nous avons tous accès via toujours plus d’objets, dans nos smartphones. »

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François Taddéi présente son livre en 4mns 

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Une citation que j’ai mis en image l’an dernier pour préparer les rencontres internationales EUDEC (réseau des écoles démocratiques), et que j’aime beaucoup :

Citation Taddéi

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