Rencontre avec Louis Espinassous, éducateur nature (et bien d’autres choses)


Lundi 15 octobre j’ai rendez-vous à 13h avec Louis Espinassous, éducateur nature et auteur de plusieurs livres qui ont pas mal bouleversé ma vision de l’éducation & du rapport à la nature : entre autres, « Besoin de nature » & « Pour une éducation buissonnière ». Mais également « Pistes », un livre pratique extrêmement dense d’idées d’activités dans la nature, pour les familles, les écoles, les animateurs et tout éducateur !
Des livres que je vous conseille très fortement de lire, et dont je parle d’ailleurs dans « La famille buissonnière ».

44173735_10216023330552881_1217797994930241536_o

Louis a passé le week-end en formation avec l’école Etre&Savoir (pour info j’y interviendrai le 14 novembre pour parler Slow Parenting !) et nous sortons tous les 2 de RDV chez nos éditeurs respectifs pour de nouveaux projets de manuscrit (été 2019 pour moi et hiver 2019/20 pour lui). Le temps de s’acheter une focaccia à Vavin, on s’installe dans le jardin du Luxembourg, sous les arbres. On n’imagine pas rencontrer Louis Espinassous dans un café parisien, surtout par un temps pareil !

Louis est bien + qu’un « simple » éducateur nature : conteur et biologiste de formation, il me parle pendant 1h30 de grimper dans les arbres, de nuits à la belle étoile, d’épigénétique, de neurones miroirs, de grands corbeaux, d’atelier écriture en prison et de bien d’autres choses encore… c’était passionnant et ça donne vraiment hâte de découvrir ce prochain livre, où il retracera notre parcours de mammifère depuis les premières cellules et où il nous parlera de retrouver le lien avec nous-même, en effectuant des « tâches complexes dans des milieux complexes » (courir, grimper aux arbres…). Une réflexion qui me ramène au livre de François Taddéi décrit il y a peu sur ce blog (« Apprendre au XXIè siècle) où, en tant que biologiste lui aussi, il montre comme les cellules elles-même vivent et évoluent par coopération.

Avec Louis nous avons cette réflexion en commun : avant de pouvoir retrouver le lien avec les autres, et évidemment le lien à la nature, il nous faut retrouver le lien avec nous-même ! Reconnecter avec notre statut d’être vivant comme les autres (mais avec ce petit + qui nous fait humain et non animal).

Réflexion également commune sur le fait que l’empathie, la coopération, la citoyenneté ne s’enseignent pas : elles se laissent être, elles se vivent !

Nous partageons également le goût de l’écriture, et de raviver pour chacun les souvenirs. Louis le fait dans ses animations comme je le fais dans mes livres : permettre à chacun de se poser un instant, de se souvenir, en commençant par les petites choses. « Je me souviens quand »… il y a 1 jour, 1 an, 10 ans, 50 ans…

J’en profite pour le remercier et lui dire combien il m’a fait avancer, à travers ses livres et son franc-parler. Il a l’air subitement tout gêné, quand je lui dis que pour moi il y a eu « un avant et un après » la découverte de « Pour une éducation buissonnière ». Mais après tout, c’est ce qui nous pousse à écrire & à partager via nos actions et nos livres !

Louis Espinassous près de chez lui à Buzy en vallée d’Ossau. Il est biologiste, conteur, animateur environnement, écrivain…

Louis Espinassous près de chez lui à Buzy en vallée d’Ossau. Il est biologiste, conteur, animateur environnement, écrivain…

(photo tirée de cet article – je n’ai même pas pensé à faire une photo avant de partir !)

Louis parle parfois très doucement, et parfois par grands gestes et grands rires, au milieu du parc. Il est ému aussi par moments, quand, à ma question sur l’empreinte qu’ont laissé ces nuits à la belle étoile ou ses moments partagés en nature avec les enfants qu’il a accompagnés, il me raconte des rencontres impromptues des années plus tard, dans la rue ou dans un supermarché. Des  enfants devenus de jeunes adultes qui ont trouvé un équilibre, de la force intérieure et souvent le goût des grands espaces, de la nature pour se ressourcer.

Des moments « fondateurs » qui ont parfois changé tout au tout la vie d’un enfant venant d’un milieu difficile, pour certains enraciné dans la violence. Des retrouvailles émouvantes, et à chaque fois des souvenirs très présents du côté de l’enfant devenu adulte comme de celui de Louis.

DN-FB-150

*

Je lui demande d’ailleurs s’il a vu, depuis ces dizaines d’années à côtoyer les enfants dans la nature, des changements chez ces derniers : les enfants d’aujourd’hui sont-ils différents de ceux d’hier ?

Non… Les enfants n’ont pas vraiment changé. Pas de critique des écrans (ce à quoi j’avoue je me serais attendue, sachant que c’est Louis Espinassous qui parlait en premier d’ « éducation hors-sol ») et je trouve ça extrêmement positif : rien n’est perdu, et surtout rien n’est irréversible !

Oui, il y a une peur de la nature chez certains (mais elle a toujours été présente) et – et c’est pour lui une nouveauté, plus inquiétante, il existe une « auto-censure » parfois très forte : certains enfants/ados ne s’autorisent pas, ils ont intégré les interdits et n’osent plus : faire pipi dans un parc national (!), courir (!), même quand « c’est Louis qui a dit qu’on pouvait ! »… « C’est dangereux », mais c’est surtout « interdit » ! Que des enfants et ado puissent avoir à ce point intégré des interdits ET n’aient pas l’envie de les transgresser… me semble particulièrement inquiétant :(

Mais Louis est très positif : après 1 journée dans la nature, les peurs et les auto-censures se libèrent et les enfants/ado (re)trouvent l’envie, l’énergie, la vie.

DN-FB-012

Mais pour cela, il faut un élément primordial, qui justement tend à disparaître (et c’est pour lui là que le problème réside, aujourd’hui) = il faut une figure d’attachement solide, il faut un adulte certes formé, diplôme en animation dans la nature, mais également ET SURTOUT, confiant et « expérimenté ». Pas forcément expérimenté en années d’expériences mais en terme de vécu personnel. Le diplôme et le charisme, chacun de leur côté, ne suffisent pas… c’est un savant mélange d’expérience, d’incarné, de confiance

Louis et ses collègues voient de + en + de jeunes animateurs tout frais diplômés manquer cruellement de confiance en eux et de « vécu » (dormir à la belle étoile, utiliser et apprendre à utiliser un couteau, organiser une sortie de nuit…des choses qui devraient être maîtrisées et incarnées car vécues depuis l’enfance ou en tout cas dans leur vie personnelle !). Et sans cette confiance, impossible de transmettre, et impossible d’assurer une sortie en sécurité …

Dans la veine de l’auto-censure des enfants, il y a également côté adulte aujourd’hui le très lourd poids de la « rumeur » au niveau juridique = des rumeurs d’interdits qui font croire que c’est interdit de dormir à la belle étoile, de cueillir des baies, par exemple, et qui bloquent de nombreux animateurs. Ce qui, on en discute longuement ensemble, se joue aussi dans les cours et les couloirs de l’école… La peur des poursuites, la tendance de nombreux parents aujourd’hui à ne plus rien accepter, à chercher un « coupable » (VS « responsable ») poussent à l’inertie, à la disparition de ce qui faisait la richesse des sorties nature, et la profondeur de ces expériences… Et c’est terrible !

Opérées dans un cadre sécurisant et serein, non contraint par la dictature du « risque 0 », et assurées par des adultes sécurisants et véritablement encadrants, figures fortes d’attachement, ces expériences extrêmement simples (voir le soleil se lever, construire une cabane, grimper à un arbre, dormir à la belle étoile…) sont fondatrices et véritablement constructives pour l’individu.

Elles apprennent à vivre, et non juste à survivre.

DN-FB-049

*

Alors que nous parlons de peur & de la tyrannie du « risque 0 », une branche morte tombe juste à côté de la chaise de Louis : quel scandale ! Mais fermez ce parc, il est bien trop dangereux ! Nous partageons alors nos anecdotes ridicules : ce parc parisien fermé « à cause de » la neige (… que les enfants aillent donc… jouer au chaud dans leur chambre :'( ) et de ce lycée marseillais qui a interdit aux élèves de sortir jouer dans la neige (c’est déjà ridicule, il faut encore gérer des ados enfermés qui ne rêvent que d’aller se défouler et profiter de la neige !).

Un peu + tard, alors que Louis se fait photographier près d’un magnifique arbre de l’orangerie aux côté d’Agathe et Nadège, 2 journalistes de magazine, j’entends 4 retraités parisiens assis sur un banc dans mon dos : « Non mais c’est inadmissible ! Ces gens sont d’un sans-gêne ! Ils ne se rendent pas compte qu’ils abîment la pelouse ? Il faudrait mettre des panneaux avec des photos, pour que ce soit bien clair : c’est interdit de marcher sur la pelouse et de grimper dans les arbres !! »

… Si vous connaissez ces arbres magnifiques, à droite de l’Orangerie en entrant dans le jardin du Luxembourg, vous comprendrez qu’il est bien difficile de résister à la tentation… Et puis quelle ineptie d’interdire de marcher sur la pelouse en plein centre ville, et de profiter de ses sublimes arbres… Comme ceux du parc Monsouris (et de bien d’autres parcs parisiens), ils ont résisté à des générations d’enfants, ils y résisteront encore…!

DN-FB-050

*

Nous terminons notre rencontre sur l’idée partagée de l’urgence, aujourd’hui, de retrouver et de partager le goût de VIVRE, l’appétence pour la vie. Que face à la crise et à ce futur indéterminé, il faut rester optimiste, et avancer sur nos chemins d’action, quels qu’ils soient, en laissant ceux qui n’y croient pas sur le bord de notre route, sans les écouter.

Agissons, partageons, transmettons, vivons !

Des ressources :

et évidemment 😉

Be Sociable, Share!

Related posts:

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Notify of

wpDiscuz